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Pourquoi le moment est venu de faire revenir le castor en Normandie

  • Photo du rédacteur: David Jr
    David Jr
  • il y a 17 heures
  • 7 min de lecture

Pour beaucoup de Normands, le castor semble être un animal venu d’ailleurs. De la Loire peut-être, de l’est de la France, ou encore de l’un des nombreux projets de réensauvagement qui se développent en Grande-Bretagne. Pourtant, le Castor d’Europe, Castor fiber, est bien une espèce indigène de Normandie.


Il vivait dans nos rivières jusqu’au XVIIIe siècle, avant que la chasse intensive pour sa fourrure, sa viande et son castoréum ne finisse par le faire disparaître de la région. Il n’a survécu que dans quelques refuges ailleurs en Europe et, au début du XXe siècle, avait également presque disparu de France.


L’absence du castor en Normandie est donc relativement récente. Cela ne fait que quelques siècles que nos rivières ont perdu l’un de leurs habitants les plus importants.


Peut-être est-il temps de le faire revenir?


Une belle réussite de la conservation en France

Au début du XXe siècle, la population française de castors était réduite à une petite population résiduelle dans la vallée du Rhône. Des mesures de protection, puis des programmes de réintroduction, ont été mis en place au cours de la seconde moitié du siècle.


Le résultat est remarquable.


Aujourd’hui, l’Office français de la biodiversité estime qu’au moins 20 000 Castors d’Europe occupent plus de 18 000 km de cours d’eau français. Des populations sont désormais établies dans une grande partie des bassins de la Loire, du Rhône, du Rhin et de la Moselle, et continuent à progresser. À l’échelle nationale, l’espèce est aujourd’hui considérée comme étant dans un état de conservation favorable.


C’est important, car faire revenir le castor en Normandie ne constituerait pas une expérience avec une espèce exotique. Ce serait simplement un nouveau chapitre d’un programme de restauration qui a déjà fait ses preuves dans une grande partie de la France.


La Normandie reste simplement l’un des grands vides sur la carte.


Que feraient réellement les castors?

On décrit souvent les castors comme des « ingénieurs des écosystèmes ». Dans leur cas, l’expression est particulièrement juste. Un castor ne se contente pas d’habiter une rivière. Il la transforme.


Il coupe de petits arbres et des branches. Il ouvre des clairières dans la végétation dense des berges. Sur les petits cours d’eau qui s’y prêtent, il peut construire des barrages, faisant monter le niveau de l’eau et l’étalant davantage dans le paysage environnant. De nouvelles mares apparaissent. D’anciens bras se reconnectent. Les sédiments s’accumulent. Des boisements secs peuvent devenir des boisements humides. Des zones d’eau libre évoluent progressivement en marais puis en prairie et, parfois, font ensuite le chemin inverse.


Le résultat n’est pas un paysage bien ordonné. C’est un paysage en perpétuelle évolution.


Les recherches étudiées par l’Office français de la biodiversité (OFB) montrent que l’activité des castors peut augmenter le stockage de l’eau, ralentir les écoulements et créer des habitats aquatiques plus complexes, tout en favorisant une plus grande biodiversité. Les zones humides créées par les castors offrent des habitats aux amphibiens, aux insectes, aux poissons, aux oiseaux, aux chauves-souris et à de nombreux autres mammifères.


C’est particulièrement intéressant à une époque où nous dépensons des sommes considérables pour tenter de rendre nos rivières plus naturelles.


Pendant des siècles, nous avons rectifié les cours d’eau, drainé les zones humides, retiré le bois mort, curé les rivières et cherché à évacuer l’eau vers l’aval le plus efficacement possible. Aujourd’hui, la restauration des cours d’eau cherche de plus en plus à inverser certaines de ces pratiques : ralentir l’eau, reconnecter les plaines inondables et redonner de la complexité aux milieux aquatiques.


Le castor fait exactement cela depuis des millions d’années.


Un animal utile face au changement climatique

Il y a une autre raison pour laquelle la question se pose différemment aujourd’hui. La Normandie reçoit toujours beaucoup de pluie, mais cette pluie n’arrive plus forcément au moment où nous en avons besoin. Les périodes sèches plus longues, les épisodes de fortes précipitations et les sécheresses estivales rendent de plus en plus importante la capacité des paysages à retenir l’eau.


Le castor n’est pas une solution miracle contre la sécheresse ou les inondations. Un barrage de castor ne protégera pas une ville d’une crue majeure, et prétendre que les castors peuvent à eux seuls rendre nos paysages résistants au changement climatique serait aller trop loin.


Mais à l’échelle des petits cours d’eau et des vallées, les preuves montrant que les zones humides créées par les castors peuvent retenir l’eau et modérer les débits sont de plus en plus solides. Une étude citée par l’OFB a montré que l’activité du Castor d’Europe augmentait le stockage de l’eau et réduisait les débits de pointe sur des cours d’eau traversant des prairies exploitées de manière intensive. D’autres travaux ont observé des effets similaires sur plusieurs sites.


Garder l’eau plus longtemps dans le paysage signifie également conserver davantage de milieux humides pendant les périodes sèches. C’est quelque chose dont la Normandie aura probablement de plus en plus besoin dans les décennies à venir.


Et maintenant, il y a déjà des castors en Normandie

En septembre 2024, quelque chose de remarquable s’est produit. Deux Castors d’Europe ont été découverts sur la Charentonne, dans l’Eure.


Les analyses génétiques ont ensuite montré qu’ils appartenaient à une lignée d’Europe centrale, et non à la population française progressant vers le nord depuis la Loire. Le Conseil scientifique régional du patrimoine naturel (CSRPN) a donc conclu qu’ils avaient presque certainement été relâchés illégalement. Ce n’est évidemment pas un exemple à suivre. Des animaux protégés ne doivent pas être capturés, transportés ou relâchés en dehors d’un programme scientifique correctement autorisé.


Cependant, lorsque le CSRPN a étudié le site, il a conclu que l’habitat de la Charentonne était tout à fait favorable au développement d’une population de castors, avec des ressources alimentaires adaptées et peu de dérangement. Il a ensuite décrit la rivière comme offrant déjà des conditions idéales pour leur installation. Le conseil a recommandé de suivre les animaux plutôt que de tenter de les retirer.


Nous n’avons donc plus besoin de nous poser une question purement théorique : un castor peut-il vivre dans la Normandie d’aujourd’hui?


La réponse est oui. La Normandie possède toujours des rivières capables de les accueillir.


Bien sûr, il y aurait aussi des problèmes

Il serait facile d’écrire un article enthousiaste sur les castors et de ne pas parler de cet aspect. Les castors coupent des arbres. Ils peuvent parfois inonder des terres agricoles. Un barrage construit au mauvais endroit peut perturber un fossé de drainage, une buse routière ou d’autres infrastructures. Leurs priorités d’ingénieurs ne seront pas toujours les mêmes que les nôtres.


L’OFB gère déjà exactement ce type de conflits dans les régions françaises où les castors sont revenus. Les mesures de coexistence peuvent inclure la protection de certains arbres, l’adaptation des buses et, lorsque la réglementation le permet, la gestion de barrages particulièrement problématiques. La coexistence entre l’homme et le castor constitue désormais l’un des grands axes du travail national consacré à l’espèce.


Toute réintroduction en Normandie devrait donc associer dès le départ les agriculteurs, les associations de pêche, les gestionnaires de cours d’eau, les collectivités locales et les propriétaires fonciers.


Et c’est justement une raison supplémentaire de préférer une réintroduction planifiée plutôt que d’attendre que des animaux apparaissent de manière imprévisible.


Un projet sérieux permettrait de choisir des bassins versants adaptés, d’identifier à l’avance les zones où des conflits sont susceptibles d’apparaître, de mettre en place un suivi, de prévoir un dispositif permettant de réagir rapidement aux problèmes et de faire en sorte que les habitants des vallées concernées comprennent ce qui se passe.


Les castors de la Charentonne sont arrivés sans aucune de cette préparation.


Pourquoi maintenant?

Plusieurs éléments se rejoignent aujourd’hui.


Et grâce aux animaux de la Charentonne, nous disposons désormais d’une preuve contemporaine, en Normandie même, que des habitats adaptés existent toujours.


Le contexte politique est lui aussi favorable. Le gouvernement français a engagé la préparation d’un Plan national d’action Castor, qui devrait être opérationnel en 2027. Parallèlement, l’OFB et ses partenaires développent une stratégie nationale qui ne vise plus seulement à protéger les castors, mais aussi à les intégrer dans la restauration des écosystèmes et à améliorer la coexistence avec les activités humaines. La France ne part pas de zéro : depuis 1987, l’OFB coordonne le Réseau Castor, qui accompagne les propriétaires et les administrations confrontés aux dégâts et aux problèmes de cohabitation.


C’est donc un moment particulièrement intéressant pour que la Normandie participe à cette réflexion.


Réintroduire ne veut pas dire ouvrir une cage demain matin

Il y a une différence importante entre dire que la Normandie devrait faire revenir le castor et dire que quelqu’un devrait aller relâcher quelques castors.


Les cours d’eau potentiellement concernés devraient d’abord être étudiés : qualité de l’habitat, disponibilité de la nourriture, obstacles, routes, exploitations agricoles et infrastructures. Les conséquences possibles pour la pêche et l’agriculture devraient être examinées. L’origine génétique des animaux compterait également. Le nombre et la composition des animaux fondateurs seraient eux aussi essentiels : le CSRPN rappelle que certaines réintroductions françaises anciennes, réalisées avec de très petits nombres d’individus loin des populations existantes, avaient peu de chances de créer des populations viables.


Il faudrait également prévoir de la concertation, des autorisations et un suivi à long terme.

Autrement dit, la question immédiate n’est pas : où devrions-nous relâcher des castors au printemps prochain?


La vraie question est: quelles rivières de Normandie seraient adaptées à une restauration planifiée et sérieuse du Castor d’Europe?


La France a réussi à ramener une espèce qui était au bord de l’extinction. Dans une grande partie du pays, les castors façonnent de nouveau les rivières, créent des zones humides et accomplissent le travail écologique qu’ils ont toujours accompli.


C’est à cause de nous que la Normandie en est privée depuis environ trois siècles. Il y a de moins en moins de raisons pour que cette absence soit définitive.

 
 
 

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